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Etre un patient, rester un élève

17 février 2020 |

Vie quotidienne

A Dijon, le centre scolaire de l'hôpital d'enfants du Bocage permet aux jeunes patients de poursuivre leur scolarité pendant leur hospitalisation. L'équipe, composée d'enseignants spécialisés, intervient principalement auprès des patients des services de pédopsychiatrie, adopsychiatrie et pédiatrie (Unité Médico-Chirurgicale et Hémato-Oncologie). Une école de la réconciliation en quelque sorte, pour conjuguer l'envie de guérir et l'envie d'apprendre.

 

Dans le couloir du centre scolaire de l’hôpital d’enfants du Bocage, un panneau stipule : « Tout enfant ou adolescent malade est soumis à l’obligation scolaire » et « Aucun enfant ne sort du service sans solution scolaire ». Ce qui pourrait presque ressembler à un credo pour cet établissement dont la première particularité est d’être situé au sein d’un hôpital, est avant tout l’énoncé d’un droit, inscrit dans la loi, qui permet chaque année à environ 11 000 élèves(1) d’être scolarisés dans des établissements hospitaliers ou sanitaires.

 

Si tous les patients mineurs ont en effet droit à un suivi scolaire, les modalités diffèrent selon les lieux et les situations. Le CHU Dijon Bourgogne a la chance de disposer d’un centre scolaire, mis en place dès sa construction dans les années 70, sous l’impulsion du chef de service en pédiatrie. Christophe Cugniet, arrivé comme enseignant en 2004, entame sa 4e année scolaire comme directeur. L’équipe est composée de 9 professeurs des écoles à plein temps dit "spécialisés", c’est-à-dire formés pour enseigner à des enfants en situation de handicap, et de 5 enseignants du second degré, en mathématiques, lettres, anglais et espagnol, qui interviennent 1h30 à 3 h par semaine.

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Christophe Cugniet, directeur du centre scolaire

566 jeunes de 6 à 18 ans ont été vus ou suivis par l’équipe en 2018-2019. Il s’agit d’enfants et d’adolescents hospitalisés dans les services de pédopsychiatrie, adopsychiatrie, pédiatrie, chirurgie infantile et hémato-oncologie du CHU. L’équipe intervient également à l’hôpital de jour Les cigognes et au CMP/CATTP (2) d’Is-sur-Tille. Le centre scolaire coordonne aussi le SAPAD (Service d’assistance pédagogique à domicile) pour tout le département. Sont concernés : des jeunes qui ne peuvent pas suivre leur scolarité dans les conditions habituelles pour raison de santé (maladie, accident, refus scolaire anxieux…). Enfin, le centre scolaire peut être centre d’examen, pour des jeunes qui bénéficient de conditions aménagées sur prescription médicale.

Sans être tout à fait "comme les autres", l’établissement a néanmoins, à l’instar de ses homologues en milieu ordinaire, son projet d’école : « Initier la scolarisation, assurer la continuité du parcours scolaire des enfants et adolescents atteints de troubles de la santé ». Objectif : faire en sorte qu’il y ait le moins de rupture possible. « Quand nous recevons des enfants hospitalisés sur du long terme, ou qui fréquentent l’hôpital régulièrement pour leur traitement, nous nous mettons systématiquement en relation avec les enseignants de leur établissement d’origine afin d’harmoniser nos interventions », précise Christophe Cugniet.

Le projet pédagogique de chaque patient est toujours établi sur prescription du médecin qui juge si la scolarisation est compatible avec l’état de santé. Christophe Cugniet et son équipe en sont convaincus : « Dans la quasi-totalité des cas, l’école peut aider à guérir ». Et c’est d’autant plus vrai pour les jeunes suivis en psychiatrie, déjà en rupture familiale ou sociale du fait de leur pathologie et de leur hospitalisation.

Venir en classe, c’est aussi l’occasion de sortir de la chambre d’hôpital, pour parler d’autre chose que de leur maladie, voire créer des liens avec les autres patients. Illustration lors de l’atelier animé par Céline Petiot, enseignante spécialisée. Eléonore, Damien, Gabrielle et Paul ont entre 15 et 17 ans. Ce jour-là, après avoir visionné un court-métrage sur le thème de la radicalisation et du terrorisme, ils travaillent ensemble pour imaginer la suite, pour un concours de scénario organisé par France Télévision. « Prendre la parole en acceptant le regard de l’autre, c’est déjà un grand progrès pour certains », fait remarquer Céline Petiot qui ajoute : « Sans être scolaire à proprement parler, ce projet permet de travailler des compétences essentielles, comme argumenter, défendre son point de vue, développer l’imagination et l’expression écrite… »

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Atelier scénario de court-métrage

Autre public, autre ambiance, avec Emilia, étudiante à Polytechnique, qui réalise un service civique avec l’association L’enfant@l’hôpital. Depuis octobre 2019, elle anime chaque semaine l’atelier Kolibri qui met en relation des enfants hospitalisés en pédopsychiatrie et deux voyageurs engagés dans un périple solidaire en Amérique du Sud. Encadrés par leurs enseignants, Elodie Boullemier et Mathieu Richardeau, les enfants échangent avec les voyageurs par l’intermédiaire d’un blog. L’objectif premier est de les faire lire et s’exprimer, mais Emilia tient aussi à varier les plaisirs : ce jour-là, elle a apporté du corail fossilisé provenant d’un désert de sel comme celui traversé par les voyageurs, mais aussi de quoi faire une petite expérience pratique avec du sel. « Les enfants ont parfois du mal à rester concentrés et manquent de vocabulaire, mais ils sont très motivés et retiennent bien tout ce dont on parle », constate Emilia. Au-delà de leur côté pédagogique et récréatif, ces séances ont aussi une valeur thérapeutique dans la mesure où elles aident à libérer la parole des enfants sur eux-mêmes. « Selon la taille du groupe, les enfants viennent parfois accompagnés d’une infirmière, cela leur permet de découvrir notre travail et cela contribue à la dynamique de l’équipe », indique Elodie Boullemier.

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Jonathan, Stéphane et Benjamin réalisent une expérience avec Emilia, encouragés par Elodie et Mathieu, enseignants, et Ada, infirmière

Le centre scolaire de l’hôpital d’enfants ne manque pas d’idées pour renforcer les liens entre les professionnels des équipes éducatives et soignantes. En témoigne par exemple la large fresque colorée, qui court tout le long du couloir : elle a été inaugurée en mai 2019, à l’issue de plusieurs mois de travail participatif avec l’association Impro’Dij. 75 enfants et adolescents des services de pédopsychiatrie et pédiatrie ont participé à sa réalisation et l’ont signée de leur prénom.

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L'équipe enseignante devant la fresque inspirée des motifs de l'artiste Keith Haring, réalisée dans le cadre du projet Graff à l'hôpital, qui a bénéficé du soutien logistique du CHU.

D’une manière générale, une large place est accordée à l’expression artistique, tant elle permet à ces jeunes de se remobiliser et de retrouver le goût d’apprendre et de faire. En plus d’une nouvelle fresque en préparation à l’hôpital de jour Les Cigognes, et d’ateliers créatifs avec un dessinateur de bandes dessinées, un projet musical vient d’être lancé en collaboration avec l’orchestre Dijon Bourgogne. Il est porté par Marie-Claire Mopty, enseignante spécialisée qui intervient principalement auprès des patients de pédiatrie : « L’idée est de faire imaginer aux enfants une histoire qui va être mise en musique par eux avec l’aide d’une flûtiste professionnelle et d’une violoniste étudiante au Conservatoire ». Une page blanche prometteuse, faite de musique, mais aussi de mots et d’illustrations, et qui va s’écrire collectivement au fil des mois.

Maintenir le lien scolaire pour les uns, se réconcilier avec l’école pour les autres, reprendre confiance en ses capacités pour se projeter dans l’après-hôpital… Il n’y a bien sûr pas deux situations identiques, mais toutes exigent la même qualité d’écoute que permet cette approche pédagogique individualisée ou en petits groupes. Quand Angélique Witt, professeur de lettres en lycée, s’est portée volontaire pour enseigner au centre scolaire du CHU de Dijon il y a 6 ans, sa motivation était de retrouver « la richesse de la relation individuelle avec l’élève ». Un retour aux fondamentaux, doublé du sentiment de se sentir vraiment utile : « Je rencontre des jeunes assez abîmés par la vie. Cela peut être un peu déstabilisant, mais toujours enrichissant… Parfois c’est l’impasse, face à un enfant totalement mutique par exemple, pour autant ce n’est jamais synonyme d’échec, juste le signe qu’il faut essayer encore et autrement ».

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Angélique Witt, professeur de lettres

Découvrir et travailler à son rythme, loin de toute course aux apprentissages et encore moins à la performance… L’école à l’hôpital, c’est le pas de côté érigé en principe d’éducation : toujours se questionner, adapter ses propositions, ne rien imposer… Et tant pis si à la fin de la séance rien n’a été "produit", l’essentiel est ailleurs !

Céline Collot

Reportage photos : Valérie Hue

 

Enseigner autrement

« Pour exercer le métier d'enseignant auprès d'enfants malades ou hospitalisés, la première qualité c'est la capacité à anticiper, à s'adapter... voire à improviser ! Chaque matin, c'est la découverte : on ne sait pas quels élèves on aura, ni dans quel état physique ou psychologique ils seront. Il faut aussi, encore plus qu'ailleurs, être ouvert pour travailler en équipe : la cohésion entre nous est essentielle.»

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Christophe Cugniet, directeur du centre scolaire

« Entre les cours par petits groupes au centre scolaire et les cours individuels en chambre ou à domicile, mon emploi du temps change chaque semaine. Il ne faut jamais oublier qu'on est dans un hôpital, donc priorité aux soins !... Mais aussi être capable de faire abstraction des situation personnelles. Avec nous, les enfants apprécient de ne pas être regardés par rapport à leur maladie : cancer ou fracture, nous posons sur eux le même regard.»

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Flavien Bay, enseignant

« En pédopsy, nos élèves sont souvent des enfants "blessés par l'école", mais il faut être capable de faire le tri entre ce qui relève de leur trouble psychiatrique et de leur caractère tout simplement. Pour cela, le vécu avec l'élève, plus encore que l'expérience, est déterminant. Réussir à créer une relation de confiance en ne les voyant que quelques heures par semaine, c'est toute la difficulté du poste ! »

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Elodie Boullemier, enseignante

(1) Source : www.education.gouv.fr

(2) Centre médico-psychologique / Centre d'accueil téléphonique à temps partiel

 

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